C'est la difficulté avec Balzac : allez savoir ce qu'il en pensait, lui...
De la transformation de Paris, qu'il affronte à bras le corps, de ce que change la ville aux relations des hommes, c'est Baudelaire qui saura le formuler le premier - et il le formulera d'après Balzac. Qui prétendrait que dans Baudelaire à son sommet, À une passante (Un éclair, puis la nuit, fugitive beauté...) il n'y a pas la Fille aux yeux d'or ?
Et pourtant, qu'on lise la description de Paris, sa foule, ses mouvements, dans la première partie. Qu'on examine comment Madrid et Londres se fondent ici comme si les capitales se superposaient, toutes jointives.
Et surtout qu'on lise comment l'homme aux yeux bandés est emporté dans la ville: la chambre où on se retrouve est un point anonyme perdu dans la ville, les rencontres dans la foule sont hasardeuses...
Balzac déploie son grand appareil, d'inceste, de violence, d'érotisme. La belle est sacrifiée par la lame d'une relation homosexuelle elle-même annihilée par la relation frère soeur dont elle n'est que l'instance de non-réalisation ultime. Comment cette fiction toute de feu et violence, mais avec ville, n'aurait pas été un des principaux viatiques d'influence de Balzac pour ceux qui suivirent ?
Alors deux lectures pour nous : le plaisir de l'histoire, l'enfermée et les errants, les amours interdites et la vengeance par le fer, la façon dont revient le mot emporté. Et une lecture plus complexe, il suffit d'être attentif à ce qui lève en nous de la ville, aux mouvements, aux voyages, à la mobilité incessante et parfaite des personnages.
Il n'y a pas de possible approche de Balzac sans cette condensation (pas un hasard qu'il ait choisi De Marsay, le politique, l'homme quasiment sans pensée, uniquement de pouvoir et de force) qu'est La Fille aux yeux d'or. Texte canonique, lire Gracq notamment, pour ce qui va désormais advenir de l'écriture de la ville : c'est la ville, le lieu de l'inceste et de la violence.
Prodige de Balzac: reprendre toute la panoplie du romantisme et du gothique, pour la volatiser avec ses propres éléments, et nous laisser face au moderne. Baudelaire (qui a l'âge de la puberté tous ces mois que Balzac écrit ce texte, précisant à la fin qu'il lui a fallu huit mois, que ce n'est pas venu seul) pourrait être considéré ccomme le fils de l'amour monstrueux qui se dit ici.
A lire avec Adieu, Louis Lambert, La Grande Bretèche comme le noyau même de l'invention Balzac.