Ariane Dreyfus

  • Qui sommes-nous ? Quand j'ouvre la bouche, de qui est faite cette voix ? Si j'avais été la seule à parler ma langue, jamais je n'aurais écrit. Il n'y a pas que les baisers pour se mêler par la bouche, par la gorge, par toute la vie. " Et maintenant écoutez-moi bien. (c'est Pasternak qui fait ainsi parler Jivago). L'homme présent dans les autres, c'est cela justement qui est l'âme de l'homme. Voilà ce que vous êtes, voilà ce qu'a respiré, ce dont s'est nourrie, ce dont s'est abreuvée toute sa vie votre conscience ". Mourir est toujours possible, plusieurs fois par jour même. Alors je prends un livre comme on rallume la lampe, et si l'ami que j'y trouve n'en est pas moins invisible, mon coeur au moins revient à lui, les mains bougent au devant des visages.
    Créer ? Oui, en n'oubliant pas que la beauté commence quand deux peuvent la reconnaître. Ainsi ne peut-on pas savoir à l'avance comment la poésie sera, elle attend de voir où nous tombons, et comment on se relève

  • La continuite´ d'inspiration d'Ariane Dreyfus impressionne : d'un recueil a` l'autre, elle relie, avec une harmonie constante, les livres et les enfants. C'est par la voix reconnaissable de la musique singulie`re de nos contes anciens qu'elle parvient a` e´clairer notre Histoire a` tous.

    Inspire´ par le film de Christophe Honore´, Les Malheurs de Sophie, lui-me^me inspire´ des romans de la Comtesse de Se´gur, ce livre est construit sur une oscillation entre Madame de Re´an, un personnage sans re´sistance devant ce qui va peu a` peu et au final litte´ralement l'engloutir, et une enfant, Sophie, comme enivre´e par l'e´nergie ine´puisable qu'elle met a` de´couvrir la vie mate´rielle et animale, a` l'expe´rimenter, et a` ne jamais sombrer.

    Ce livre est le terrain de jeu ou` se rencontrent la prose et la poe´sie, il est re´ve´lateur du caracte`re e´ternel de l'enfance chez l'e^tre humain.

  • Recueil de poèmes sur le thème de l'enfance qui mêle des textes brefs et d'autres écrits à la manière de fables intemporelles. L'auteure évoque aussi les souvenirs de lectures ou de films qu'elle a aimés

  • Dans L'Ange nécessaire, Wallace Stevens affirme que le poète " se réalise seulement lorsqu'il voit son imagination devenir lumière dans l'esprit des autres ". Ainsi peut-il " aider les gens à vivre leur vie ". En d'autres termes, le travail de l'imagination est d'éclairer le monde existant, mais sans se confondre avec lui : résister tout autant que répondre à " la pression de la réalité ".

    Or, un peintre, depuis des décennies, accomplit cela avec force et discrétion. Vous ne verrez dans ce livre aucun tableau de Gérard Schlosser, mais j'espère que vous sentirez à quel point vous êtes une part de ce " nous " dont il raconte l'histoire si commune, faite de morceaux du monde où se joue un instant de vie inévitablement partagée - Alain Jouffroy parle à juste titre de " cinéma immobile " - qu'il cadre dans la lumière de son regard et de sa pensée. Acte toujours renouvelé et réfléchi, jamais une posture.

    Ce livre que voici demeurera sans doute mon expérience d'écriture la plus heureuse : je n'avais plus à penser à moi, seulement à laisser mes yeux suivre les siens, partageant son désir, acceptant ses secrets. J'ai avancé au hasard, sans crainte de me perdre : son oeuvre donne la réalité, ne cessant d'y penser, et dans la réalité vécue rien n'est anodin. Alors, un poème, encore un poème, puis encore un poème, comme les pièces d'un puzzle, mais dont je n'ai pas voulu qu'elles s'emboîtent parfaitement, cela aurait été rétrécir la vie. Nous sommes tous là, même le coeur serré et le visage détourné (les mots qu'on a dits le silence s'en souvient), nous arrivons à respirer, " individus en quête d'espace naturel et d'intimité ", résistant à toutes les dominations avec ces corps que l'art du peintre ne craint pas de réaffirmer depuis la photo qu'il en a faite un jour, sûr que les apparences vraiment prises au sérieux sont capables d'ouvrir toutes les portes de ce à quoi nous songeons, leurs corps et donc les nôtres, il fallait les poser ainsi dans la clarté ou dans la pénombre qui n'existent que pour eux, ces " belles barricades tranquilles dans l'incertitude ".

  • Et si le cirque était une clairière dans la nuit où nous sommes tous ? Jongleurs aux yeux ouverts, trapézistes sexués, funambules vibrants, regardez-les, aussi éveillés que le Petit Poucet dans sa forêt, trouvant un chemin là où on n'y croyait pas, sans doute la terre les sent sur elle.
    Des humains - moi, vous, eux - s'y installent ou y passent, chaque poème trace de quoi respirer. Un jour même, pour aller plus loin que toute seule, j'ai entrelacé mon écriture à celles de sept enfants rencontrés en atelier d'écriture. Par cette transfusion réciproque, le Petit Poucet s'est démultiplié en frères et en soeurs, toujours surprenants, jamais étrangers. A la fin du poème l'enfant prend congé, il a construit son propre départ, il sort des pages d'où sortent des chemins.
    Ariane Dreyfus.

  • Une suite de variations, de récits abrégés, elliptiques, scandés (en prose comme en vers) sur les cow-girls et les Indiennes de l'Ouest américain, primitif ou mythique. L'accent est mis sur la tribu des femmes, des "héroïnes" qui constituent une étrange galerie de portraits.

  • Les mains vides, les pieds nus, le plus gros des vêtements ôté, on n'a besoin de rien pour danser. On n'est rien encore, on ne sera rien de plus. L'éclosion.
    De la danse il ne reste, s'il en reste, que des souvenirs de plus en plus fragiles : l'ai-je vraiment vu, l'ai-je vraiment fait ? C'est bien notre vie.
    Avec ce livre j'ai trempé des moments d'existence dans la danse - ou dans la pensée de la danse : elle pense, puisqu'elle est silencieuse - parce qu'alors, la honte cesse.
    Le plus nécessaire, et le moins lointain des horizons.
    A. D.

  • " cette fois, la fleur c'est un homme.
    cet homme qui reste près de moi et sa fleur se dresse. beauté et fragilité de l'incarnation du lien dans le temps. et comme il n'y a pas d'instant sans son basculement, " je veux bien au bord si c'est avec toi. ". et comme la terre elle aussi a désormais perdu l'éternité, on n'ose même plus s'accrocher à l'herbe. on le fait, on continue à toucher ce qui semble nous porter, mais très doucement maintenant.
    près de moi, il y a aussi des enfants qui finissent de grandir, avec ce silence particulier de quitter l'enfance sans savoir encore qu'elle reviendra avec l'amant, l'amante. comme valérie, quand elle se penche sur le papier ou la toile, autre pinceau d'amour, encore de l'eau pour les fleurs uniques. ailleurs, rwanda, iran, afghanistan, d'autres silences, celui des êtres, souvent des femmes, dont la vie est arrachée à vif.
    ailleurs ou tout près, c'est pareil, il n'y a que dieu qui est loin, puisqu'il n'existe pas. ce livre a commencé avec un iris sous le bleu du ciel nu. ariane dreyfus.

  • L'inhabitable

    Ariane Dreyfus


    Cimetière de Bagneux. Robert Doisneau, dans son cercueil,
    vient d'être descendu au fond d'un trou. La terre ne l'a pas
    encore recouvert. Henri Cartier-Bresson est là, croquant une
    pomme. Quand c'est son tour de passer devant son ami, il lui
    lance la moitié de sa pomme.
    Je dédie ce livre à Stéphane Bouquet, à ses phrases tendues.
    A sa poésie, à son amitié, par lesquelles le vertige au-dessus
    du vide a été vivable, mué en cette légèreté ivre quand on se
    nourrit de peu.
    L'amitié comme la poésie relève sans remplir les mains, fait
    sourire sans que rien n'ait changé, s'asseoir côte à côte au
    milieu des ruines. Donne le temps et pourtant personne ne
    touche les corps.
    Parfois l'amour vient réellement, cela aussi a un nom, le nom
    de quelqu'un.
    Alors cet autre vertige, celui d'être à la fois une et deux, de ne
    jamais cesser d'être cela autant que ceci. Incroyable perspective,
    fabuleux appareillage.


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